Le Vif/L'Express, Belgique, 22 juin 2007

La chronique de Ghislain Cotton

White is Blanche...

 

On l'a déjà évoqué ici : dans une de ses « causeries », Hubert Nyssen faisait état des 1 307 lettres (plus de 3 000 pages) écrites par Giono à sa maîtresse Blanche Meyer entre les années 1939 et 1970. Vendues par la destinataire - confrontée à une mauvaise passe financière - à l'université américaine Yale, elles y sont conservées dans l'ombre farouchement entretenue par la succession de Giono qui en interdit toute publication, toute citation et oppose des conditions drastiques à leur éventuelle consultation. Il a fallu un article de l'artiste Jolaine Meyer - la fille de Blanche - pour que, il y a peu, la publicité se fasse un chemin à propos de cette liaison que même les exégètes et biographes - soit discrétion, soit ignorance - n'avaient pas évoquée. D'autre part, les lettres de Blanche adressées à Giono ont disparu, brûlées à la mort de l'écrivain (en 1970) et, selon ses propres instructions, par l'ami fidèle qui en était le dépositaire. Ce sont donc ces trente années d'amour et de correspondance qu'explore le livre de la journaliste- écrivaine Annick Stevenson (beau nom pour une chercheuse de trésor). Avec, pour guides inspirés, l'amicale et éclairante complicité de Jolaine Meyer et, surtout, les Mémoires inédits de sa mère. « Deux cent quarante-sept pages au total, rédigées d'un trait à la main, à la veille de sa mort, par Blanche elle-même, qu'elle titra Le Giono que j'ai connu , et que sa fille tenta en vain de faire publier. »

S'il est vrai qu'il n'existe aucune différence objective entre les histoires d'amour fou - clandestin ou non - d'un employé des postes ou d'un grutier et celles d'un écrivain célèbre, ce n'est pas l'histoire en soi qui rend ce livre plus précieux. Ce n'est pas non plus l'éclairage porté sur la personnalité de Giono qui en suscite l'intérêt majeur, ni même celui porté sur celle de Blanche Meyer, pourtant fascinante à bien des égards. On sait que, souvent, les écrivains les plus magnifiques apparaissent moins grands que leur £uvre et gagnent à rester dans l'ombre vaste qu'elle projette. C'est sans doute le cas pour Giono qui, jusque dans les éblouissements de son durable et authentique amour pour Blanche, fait preuve d'une bonne dose de narcissisme, d'égoïsme ou d'autoritarisme - de lâcheté parfois - dont il assortit les excès d'opportunes contritions. « ... Amoureux instable, versatile. Intenable. Sauf lorsqu'il souffre et redevient un enfant », commente l'auteur. Quant à Blanche, jeune épouse d'un notaire de Manosque où vit un Giono sensiblement plus âgé qu'elle, c'est une femme, belle assurément, fière, d'une liberté d'esprit et de comportements exceptionnelle pour l'époque. Peu à peu, leurs rencontres, leur estime mutuelle et leur plaisir de se trouver ensemble vont déboucher sur cette longue liaison à la fois charnelle et spirituelle, rythmée par l'échange épistolaire que l'on sait et dont le livre atteste - à travers les Mémoires de Blanche - l'élévation de pensée et la qualité des sentiments. Liaison qui, sans être tumultueuse, connaîtra des hauts et des bas et dont l'attache se distendra quelque peu sans jamais se rompre jusqu'à la mort de l'écrivain. Malgré les précautions, elle ne restera pas clandestine pour tout le monde. Et, notamment, pour les conjoints respectifs dont la dignité sera à la hauteur de la blessure. Cela dit, il faut en venir au plus important pour le lecteur de Giono : la place occupée et même le rôle joué par Blanche dans son £uvre. C'est peu de temps après le début de leur liaison que, dans Pour saluer Melville (1941), l'écrivain prête à l'auteur de Moby Dick une courte idylle, totalement inventée, avec une certaine Adelina White qui évoque le personnage de Blanche Meyer, où Giono transpose à l'évidence leur propre illumination. C'est à cette époque aussi, comme le remarquent tous les commentateurs, que l'écrivain de Regain et autres récits d'inspiration paysanne prend son « virage stendhalien ». Ce qui débouchera notamment sur son £uvre majeure, le « cycle du Hussard » avec le personnage superbe de Pauline de Théus. Autre hypostase indiscutable de Blanche, comme le seront aussi - note Annick Stevenson - la Julie du Moulin de Pologne, l'Absente de L 'Iris de Suze ou l'Adelina retrouvée dans Noé . C'est dire comment et combien cet amour de Giono a inspiré, orienté et enchanté toute la seconde partie de sa production littéraire. Une raison de plus de lire ou relire avec d'autres yeux ces textes admirables. Bien entendu, on doit à Annick Stevenson d'expliciter cette révélation à la lumière de son approche fouillée du vécu des deux amants, et d'avoir su dresser, en harmonie de pensée avec Jolaine Meyer, un portrait tout en sensibilité de l'attachante et altière muse de Giono. Même si, parfois, l'élan empathique se teinte de ce rien d'emphase que l'on puise dans les constructions et les enchères de sa propre émotion.

Blanche Meyer et Jean Giono , par Annick Stevenson. Actes Sud, 253 p.