Annick Stevenson
Nouvelles
Extrait d'un recueil inédit, intitulé Terre de mystère, Cinq nouvelles improbables :

La pelote de laine

Le corps en apesanteur. Légère, impalpable. Invisible n'est-ce pas, dira le témoin. Un pas en avant, un autre, un troisième, quatre, cinq, jusqu'à la prochaine ligne de fracture sur la chaussée. Six, sept. Saut de puce sur le trottoir. Ralentir, ne pas se presser, surtout, le moment approche d'allumer le signal du compte à rebours. Un, deux, trois. On reprend. Quatre cinq. Moins vite. Le centre. Il faut trouver le centre exact du pont, le mitan de l'édifice sur le fleuve en remous. Six, sept. Sept ans que j'attends ce moment. Stop, on y est.

Nonchalance dans l'attitude. Du naturel. Se pencher sans en avoir l'air. Pas de quoi intriguer les passants qui ne veulent pas voir. La rambarde vibre sous l'étreinte des doigts possessifs. Les eaux grises tourbillonnent sous mes yeux avides. Le fleuve gronde, gémit, mendie. Je suis prête, mais je prends mon temps. Le geste sans retour, jouissance solitaire, il faut faire durer les préliminaires pour le savourer à fond.

Comme on arrache une épine d'un pied douloureux, comme on dégrafe un corsage importun, comme on rejette une offre insolente, d'un mouvement amplifié mais rapide, je m'en suis dépouillée. Tourbillonnant à peine, il disparaît à ma vue. A ma vie. Sans bruit. Sans image. Je l'imagine. Le cercle en or, symbole fatal, résiste au courant, s'enfonce lentement en valsant. Les algues s'écartent pour ne pas s'y laisser prendre. Enfin le fond. La vase ralentit sa chute. Il s'y englue, perd son brillant, devient banal. Epave. L'anneau nuptial gît désormais par plusieurs mètres de fond. Mon annulaire gauche reprend vie. Machinalement, je le masse.

Le frêle lien qui maintenait le faux équilibre est décroché, le brin de laine peut commencer sa course sauvage hors de sa pelote. C'est le plus beau jour de ma vie.